JARDIN INTÉRIEUR _ s'observer
Depuis 2014, jusqu'à maintenant…
Je capte, dans cette recherche-création, les dimensions invisibles de mes séances de méditation personnelle. Je cherche à représenter par un trait dessiné continu l'expérience de la méditation. Comme un sismographe sensible aux vibrations de l'état de la présence à soi, j'en enregistre graphiquement les modulations. Je considère cette pratique d'observation pour ce quelle peut me donner à voir : le récit de l'expérience de la présence. Je nomme ce projet jardin intérieur puisqu'il donne à voir l'invisibilité de ce que je cultive, d'une certaine façon, pour chacune de mes méditations.
Assise sur le coussin, attentive à ma respiration, je trace le contenu de mes perceptions et de mes ressentis de mon état. Il en ressort un vocabulaire : apparaissent par contraste des types de lignes indiquant et témoignant des modulations de ma présence pour l'occasion. Courbes, zigzags et épaisseurs des traits permettent de lire de manière abstraite l'expérience de la méditation.
De ces aspects phénoménologiques opérants et expérimentés, j'ai également réfléchi aux différents états (reliés au sensible et à l'intensité) qui modulent ainsi les traits du dessin obtenu. En associant ce qui caractérise mon approche de travail artistique liée au domaine du social (création de situations relationnelles, de propositions dialogiques et furtives) et ce qui ressort de cette approche lié à l'intime (récit d'expériences personnelles), je définis ici de nouvelles approches précisant les éléments de ma posture de recherche et de création.
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APPROCHES : ASSOCIATIVE, DISSOCIATIVE, INTENSIBLE ET DE SENSITÉ
La relation à l’autre sculpte ce qui fait œuvre, où l’expérience intérieure s’observe et s’exprime, entre autres, par la trace. Pour sculpter un phénomène relationnel observé, j’agis sur des situations relationnelles existantes ou j’en conçois de nouvelles. Cette approche de travail est soit associative ou dissociative et procède par transposition d’idées. Elle vise à ouvrir un lieu malgré soi.
L’approche associative de ma pratique sollicite des représentations sociales, des éléments connus et possibles que j’utilise pour prendre contact avec autrui. J’active un point de pulsion dans le flot référentiel, par mise en relation de représentations différentes. Le contenu perceptif extérieur nourrit ainsi le contenu perceptif intérieur, en l’appelant à tracer autre chose.
Dans une approche dissociative, je cherche à activer l’expérience sensible et à donner forme par l’indécidabilité, par des éléments rationnels liés à l’inconnu et à l’impossible. J’utilise la relation à l’autre ou à l’environnement, pour explorer un point de pulsion ; une posture de mise à distance. L’absence de représentation permet d’exprimer ce que l’attention perçoit de l’instant, telle une gratuité de l’éphémère. Le contenu perceptif intérieur nourrit le contenu perceptif extérieur en l’appelant à autre chose.
J’ai premièrement supposé, dans le projet Point d’arrêt, que les traces à recueillir d’expériences relationnelles, provenant des points phénoménologiques observés, me permettraient de mettre en relation la dimension sensible de celles-ci. Seulement, je reconstruis cette réalité et révise cette hypothèse en une nouvelle approche, où je conjugue l’intensité et la sensibilité de mes approches habituelles (associative et dissociative), par deux approches que je nomme intensible [1] et sensité [2].
Une approche intensible est apte à subir ou suscitée une conduite :
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considérable, appartenant à un domaine séparé (une dimension autre) ;
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à reconnaître l’existence de quelqu’un ou de quelque chose en tant que tels.
Une approche intensible est opérée lorsque j’infiltre une situation choisie et y introduis une situation ouverte et souple d’une autre nature. En reconnaissant l’existence de la première, je me sers de sa complexité issue des interactions entre l’être humain et son environnement pour subir ou susciter l’orientation d’une conduite relationnelle différente.
Je crée ainsi des situations (activités qualitatives) qui me permettent d’explorer les perceptions usuelles des interrelations sensibles et réflexives d’une situation existante personnelle ou d’un groupe de personne ciblée. Cette approche s'articule comme structure dans le projet Contenant Furtif, par exemple.
À travers les correspondances jardinières, du projet Point d'arrêt, il se crée ainsi de nouvelles situations qualitatives. Elles me permettent d’explorer, en subissant ou en suscitant, les perceptions usuelles des interrelations sensibles et réflexives d’une situation existante personnelle ou relative à la situation de chacun des jardiniers.
Cela concerne l'approche sensité[2] : qualité d’une situation déterminée dévolue :
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à un ensemble de sensations
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à l’ensemble lui-même des sensations
Telle la capacité de rejaillir du rhizome, l’approche intensible s’ancre du « vaste flux des choses » (Bataille, 2014, p.112.) et du non-savoir, elle génère du sensible et indique l’intensité d’une relation. La relation s’active dans la sphère des perceptions, d’où j’observe certains rouages sociaux et personnels. Elle me permet de trouver une nouvelle dénomination à l’expérience et à la valeur de la trace.
Cette nouvelle approche de recherche, fragmentant celle d’association et de dissociation, installe en moi une certaine perte de contrôle. Une attitude nouvelle se manifeste en moi au détour, tant au niveau esthétique que relationnel. Je prends connaissance de cette posture oblique[3], où l’intensité et le sensible jouent un rôle clé.
Cette posture situationnelle est une attitude volontaire creusant l’étymologie de ma pratique. C’est une manière, pour moi, d’être au monde : un mode d’intention sensible. Elle agit par soustraction suscitant l’apparition d’éléments nouveaux. Elle pose la question de l’intensité d’une existence en cherchant les glissements de sens, sur une voie qui fait défaut. De ce flou, j’explore d’éventuelles unifications.
[1] Le terme intensible est un néologisme que j’ai créé en fusionnant l’étymologie des mots intensité et sensible.
[2] Le terme sensité est aussi un néologisme que j’ai créé en fusionnant les mots sensible et intensité.
[3] J’appelle cette posture oblique pour évoquer une instabilité que la stabilité de l’horizontalité ou de la verticalité ne saurait sous-entendre. Une posture oblique où je ne contrôle pas tout et où son instabilité est à mi-chemin entre deux stabilités ; elle apporte un décalage. La posture oblique ouvre la porte à l’incident, à la différence et à la vulnérabilité de l’expérience.
Sélection d'images des dessins réalisés de mes expériences de méditation :





