INDÉCIDABILITÉ _ s'hasarder
2017
L’indécidable est l’occurrence d’un espacement où la différance (Derrida, 1972) opère et « impossibilise » la distinction entre l’un et l’autre, le propre et l’impropre, le vrai et le faux, l’actif et le passif, la volonté et la non-volonté, l’art et le non-art, etc. Soulignons toutefois que l’indécidable n’est pas l’impossibilité d’une décision, mais plutôt la révélation de la possibilité d’une impossibilité, c’est-à-dire la possibilité de ne pas pouvoir décider (Derrida, 1999).
Dans cette perspective, j’ai réalisé plusieurs marches, des déambulations à la recherche de l'indécidabilité à travers des territorialités différentes.
J’ai arpenté les terrains de l’autre (Certeau, 1980, p.60.) sous ces trois associations :
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Celui de parenté, de près (relatif à l’identité) ;
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Celui de voisinage, d’intermédiaire (relatif à la solidarité) ;
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Celui d’étrangeté, de loin (relatif à la citoyenneté et à l’abstrait).
Ces associations déambulatoires m’ont aussi donné l’occasion de prendre en considération ce que Fernand Deligny appelle des « lignes d’erres » (Certeau, 1980, p.57) et où le concept de projet n’est pas opérant.
Cette errance est, pour moi et dans le processus de la recherche, une trajectoire relationnelle indéterminée.
Me déposer sur un système simple, comme je pouvais le penser de la déambulation, s’est avéré siéger dans la complexité.
Une complexité qui m’est propre ; à savoir…
J’ai aussi pu cerner certaines conditions de l’indécidabilité d’où émerge le symbolique lié à une rencontre.
Elles pouvaient être de l’ordre :
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Des pensées (au-delà et avant-même la réflexion) (Blanchot, 1969, p.310) ;
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Des affects (l’angoisse et le désir) ;
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Des faits (conditions sociales, physiques, de lieux ou d’abstractions).
Ces conditions sont des éléments relationnels liés à l’inconnu, à l’impossible et à l’imprévu.
Du coup, j’ai pu cerner les éléments relationnels liés au connu, au possible et au prévisible.
Ils impliquent :
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Des associations et des perceptions ;
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Des habitudes et des convenances.
En fait, ces éléments relationnels sont ce qui rattache l’individu à l’utile et à la servitude.
Le rôle de l’intensité sur l’indécidabilité est un aspect important que j’aie découvert. L’intensité, soit le degré de magnétisation envers quelque chose d’abstrait ou de concret, génère du lien avec l’autre au même titre que le signe (Bourriaud, 2001, p.15). L’intensité a aussi une symbolique propre. C’est en captant, par le fragment, l’expérience que j’ai distingué les traits singuliers de l’intensité m’amenant à conserver ou non tel élément de mes déambulations. Je définis trois types d’intensités de l’indécidable :
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L’intensité du non-savoir involontaire (photos prises par hasard [1]),
du domaine de l’invisible ; -
L’intensité du non-savoir volontaire (effet de magnétisation et du désir d’agir),
du domaine du visible ; -
L’intensité du non-savoir de l’autre (effet d’intuition et du sacrifice de l’utile),
du domaine de l’estompé.
Ces intensités sont autant de prises de risques pour moi que pour l’autre (comme objet contextuel ou relationnel). Le risque du partage [2], de l’être avec (Nancy, 2007, p.67-68) et du commun. Ces intensités sont autant de dispositions pour parcourir le RIEN comme parole d’accueil (Blanchot, 1969, p.312). S’ajoutent à cette observation l’effet des sensations et celui des pensées. Ramifiant ainsi les combinaisons de l’indécidabilité.
La matérialité du non-savoir se risque par une réciprocité magnétique. Elle est une forme de communication qui m’engage et où j’assimile le RIEN communiqué (Blanchot, 1969, p.309).
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Revenir sur mes pas, sans réfléchir, et ramasser un ruban rose traînant en bordure du trottoir. Je le garde en main avec le bras allongé, la tête baissée, le ruban entre dans mon champ visuel en direction du trottoir.
Le RIEN communiqué est :
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Parole d’accueil (Blanchot, 1969, p.312), parce qu’il crée un espace de transformation du contenu sensible ;
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Tributaire de l’association que je lui donne et de la réponse automatique, voire involontaire et immédiate qui devance mes gestes ;
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Une activité non finalisée, comme l’entend Bataille au sujet de la souveraineté (Blanchot, 1969, p.306) ;
Mais, le RIEN n’est pas le RESTE, car le RESTE ne peut être éprouvé. Le RIEN est du domaine du possible et le RESTE est du domaine de l’impossible. Le RIEN communiqué (Blanchot, 1969, p.309) prend la forme fragmentaire de la vulnérabilité ou du désir de la discontinuité (de l’impossible). Il est un processus et un maintien du rapport à l’inconnu (Blanchot, 1969, p. 315).
Qu’il soit sous une forme pratique ou conceptuelle, le fragment est un tout en lui-même, sans révéler le tout d’où il provient. Bien qu’un intérêt pour le fragment soit présent dans mon travail, accueillir son altération par le médium utilisé [3] m’a été difficile à négocier, sur le coup. J’y ai remédié, en raison du non-savoir volontaire, en estimant que l’intensité de l’instant, par laquelle le fragment est issu, dicte leur aspect. Bien qu’à l’égard du non-savoir involontaire, l’indécidabilité n’a pas été l’objet d’un jugement. Le fragment s’est présenté comme tel dans l’expérience. Quant au non-savoir de l’autre, accepter l’altération d’un fragment m’est apparu beaucoup plus facile à gérer. Le sacrifice de l’utile et du possible comme travail de l’esprit s’est présenté comme une forme et une force du contenu sensible. J’ai donc glissé dans l’intuition de l’autre pour ce qu’elle dégage d’imprévu, de furtif et d’errance.
Peu importe qu’il soit du domaine de l’invisible, du visible ou de l’estompé, le fragment tient lieu d’événement. L’événement crée le temps d’avant, le temps pendant et le temps d’après. Il est une rencontre avec un autre savoir dans une réalité sensible insaisissable (furtive). L’événement confirme une ouverture au dialogue. C’est par l’événement que la rencontre a lieu.
REVIREMENT
Les différentes natures des terrains relationnels expérimentés m’ont aussi permis d’étudier la forme du fragment, non seulement par sa dimension processuelle, mais aussi par son potentiel de transformation et de malléabilité avec l’autre. Le moment de la rencontre en est un d’indécidabilité, par sa capacité de déterritorialisation (Deleuze et Guattari, 1980, p.244). La rencontre change l’organisation, elle est un échange entre l’intériorité et l’extériorité. C’est une communication, un mouvement et une médiation opérante qui répond à une logique poreuse.
L’instant, dans l’indécidabilité, est une chose fortuite qui offre une autre rencontre sur un autre savoir. À travers cette recherche, j’ai ressenti certains instants comme étant eux-mêmes une déambulation du non-savoir. C’est un instant qui trace le RESTE. Le RESTE comme contenu sensible qui change la situation.
En ouvrant le projet à l’accompagnement [4], j’activais la notion de perruque (Certeau, 1980, p.51). Car, en proposant ma présence, j’ai rendu instable un certain système simple. Un système que les gens accompagnés se sont approprié par leurs associations et leurs perceptions diverses qui les rattachent à l’utile.
Par exemple, dans le cas de N, ma présence (ou ce qui est advenu par celle-ci) a détourné ce qui l’importe dans sa routine habituelle pour se rendre à son atelier. N s’est mis à tout justifier, donnant de larges explications sur une porte qui grince, sur la table préparée pour le thé, sur le choix de mettre tel ou tel foulard, etc. Pour, finalement, se rendre compte que le temps a passé et que N ne pourra pas faire ce que N avait planifié pour l’occasion. Cela peut sûrement s’expliquer par le fait que son environnement ne m’est pas familier et que, du coup, cela joue sur ses repères usuels.
Me poser sur le système simple de N a su lui demander de faire avec (Certeau, 1980, p.58) ce qui m’était inconnu ; l’environnement et le rouage de son système. N a eu à négocier avec un rapport à l’imprévu et j’ai été témoin de cette ligne d’erre (Certeau, 1980, p.57), des interstices de sa pensée et de sa perte de contrôle sur ce qui advenait :
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Conversation inattendue sur le perron de sa résidence avec une voisine (parce que j’ai posé une question qu’elle a entendue) ;
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Changer de direction, pour pouvoir s’entendre parler, compte tenu du chantier de construction présent sur son chemin habituel.
Partager de l’impossible (Nancy et Pontbriand, 2000, p.16) c’est aller au bout des possibles avec l’autre. C’est d’expérimenter des moments de rencontre avec son incapacité de faire autrement avec l’autre.
FUITE ET POÉSIE
La parole de l’invisible est fuyante, du moins, elle m’échappe dans cette expérience. Pour Georges Didi-Huberman « n’apparait que ce qui fut capable de se dissimuler d’abord » (1998, p. 15.). Je me demande, alors, comment reconnaître une parole invisible ou une parole de l’invisible. Le caractère invisible d’une parole porte une incompréhension. Y résoudre, sans lui donner un sens, pourrait être de mettre en figure cette incompréhension, de figurer le changement que le RIEN communique (Blanchot, 1969, p.309). Et cette figure apparaitrait comme la parole de l’invisible. Le changement marquant, par son inclinaison, les pertes de contrôles éprouvées. Ainsi, en donnant à voir le changement, existeraient l’expression et la pensée du réel.
Du fragment naîtrait la trace, comme restitution de l’émotion de l’espace relationnel invisible. Elle naîtrait de l’intensité ; celle vécue au plus près de l’événement. Elle serait poésie liée au RESTE, au bout des possibles.
Par sa forme vulnérable, la trace est une façon de regarder et d’exprimer l’expérience intérieure. Selon Bataille, dans L’expérience intérieure (2014, p.156), « la poésie (…) est (…) le sacrifice où les mots sont victimes ». Le sacrifice de la trace, dans cette perspective, serait le rapport d’organisation, c’est-à-dire l’opération de restriction du système en jeu. L’intensité des sensations qui détruit l’ordre, comme poésie et où le non-savoir se manifeste par le fragment.
BIBLIOGRAPHIE
Aumont, A. (1970), Le bruit : 4e [i.e. quatrième] pollution du monde moderne. Montréal : Presses universitaires de Montréal.
Bataille, G. (2014), L’expérience intérieure. Paris : Gallimard.
Bergson, H. (2013), Essai sur les données immédiates de la conscience. Paris : Puf, Quadrige.
Bourriaud, N. (2001), Esthétique relationnelle. Paris : Les Presses du réel.
Blanchot, M. (1969), L’expérience-limite. Dans L’entretien infini, Paris : Éditions Gallimard.
Certeau, M.D. (1980), L’invention du quotidien (1.arts de faire), Paris : Éditions Gallimard.
Derrida, J. (1972), La différance, Marges de la philosophie, Paris : Minuit.
Deleuze, G. et Guattari, F. (1980), Mille plateaux, Paris : Minuit.
Didi-Huberman, G. (1998), Phasmes, essai sur l’apparition, 1, Paris : Minuit.
Godbout, J.T. (1995), L’esprit du don. Montréal : Boréal.
Nancy, J-L. (2007, octobre), L’être-avec de l’être-là. Cahiers philosophiques, (111) 3, 66-78.
Nancy, J-L. et Pontbriand, C. (2000, novembre-décembre). Un entretien. Parachute, (100), 14-31.
[1] Voir Annexe E.
[2] Le partage (don) comme « système social des relations de personne à personne » (Godbout, 1995, p.26).
[3] Ne pas faire de mise au point pour photographier ou perdre en qualité sonore l’extrait de l’expérience enregistrée, par exemple.
[4] De ces accompagnements, quatre ont eu lieu en présence physique de l’autre et un accompagnement a eu lieu à distance. Pour accompagner M, j’ai fait la même activité que M, la même journée, mais chacune dans une ville différente : M à Rimouski et moi à Saint-Constant. Voir Annexe F.


