AU CROCHET _ s'allier
2014
Au crochet est une expérimentation en art infiltrant et art performance que j'ai menée lors de la rencontre TAXI SUD-SUR! (entre artistes québécois et équatoriens), à Quito, du 8 au 18 janvier 2014. Située dans le quartier historique de Quito, l'équipe et les artistes du centre d'artistes Karakola - Kasa de Experimentacion y de Konviviencia artistika ont reçu et organisé l'événement en art action.
PARCOURS
À mon arrivée, au coeur du quartier historique de la ville de Quito, j'ai déambulé attentivement pour percevoir et ressentir les situations de rencontres quotidiennes de ses habitants. Faire un feu de charbon sur le trottoir, par exemple, pour faire griller et vendre quelques mets aux passants et aux habitués est une occasion courante de rencontre et de socialisation. Les habitants de Quito occupent la rue pour leur besoin domestique également : sécher les vêtements, sortir une table pour y recevoir les amis ou entreprendre un projet de tricot. La rue est une extension de leur maison ; une porte grande ouverte aux échanges familiaux et à ceux de curiosités. C'est cette expérience répétée, de créer du lien dans l'imprévisibilité de ceux qui passent, ceux qui marchent et se déplacent, qui est devenue le fondement de l'expérimentation Au crochet.
Le choix d'utiliser leurs outils et matériaux est une manière de considérer leurs repères d'usage pour franchir le seuil de la communication (le quechua ne s'apparente pas à mes maigres connaissances de l'espagnol). Je me suis procuré de la laine d'alpaga filée et un crochet pour entreprendre cette deuxième phase du projet.
Pendant une semaine, avec la balle de laine sous le bras, j'ai arpenté la ville en m'activant sans arrêt à crocheter un ruban plus ou moins long. J'avais remarqué que le ruban est utilisé chez les Quechuas comme un objet à multiples usages : ceinture, poignée d'occasion ou bande de soutien pour transporter de gros paquets sur le dos. La manoeuvre consistait à offrir un ruban, sous forme de collier, à chaque personne croisée, soit parce qu'elle venait vers moi soit parce que l'occasion m'amène à aller vers elle. L'accueil, l'écoute et le temps ralenti ont façonné à chaque fois les échanges et la curiosité relationnelle émergente.
EFFET LISIÈRE
À petite échelle, les relations dans l'espace public se sont transformées. Crocheté en déambulant a ouvert des entre-espaces, favorisant les points de rencontre.
En voici trois exemples :
- Des dames afférées à vendre sur la place publique leurs créations textiles me suivent au pas pour observer comment je crochète. La curiosité créée par ma technique de fabrication au crochet les intrigues. Je m'arrête, ralentis mon geste et prends soin de partager un doigté particulier pour tenir la tension du fil. Nous échangeons par les gestes nos façons de faire et rions pleinement ensemble à chaque truc découvert, joyeuses d'apprendre sans parler et complices dans l'instant de cette rencontre inattendue.
- De jeunes garçons m'observent de loin, ils se rapprochent pour voir ce que je fais, je me rapproche d'eux aussi pour voir ce qu'ils offrent comme service. Une boîte de matériel de cire à chaussure à la main chacun, ils s'éloignent avec un sourire confus. Je porte des sandales en caoutchouc, je ne peux pas devenir leur cliente, me dis-je. Nous nous croisons plusieurs fois et tous les jours. C'est toujours un regard curieux qui s'échange entre nous ; on se reconnaît intéressé par l'autre et déconcerté en même temps.
- Deux personnes m'apportent la balle de laine que j'ai volontairement laissée traîner à l'autre bout de la Plaza San Francisco (à plusieurs mètres au loin). Tenant toujours la balle et le long fil entre leurs mains, ils s'empressent de m'informer de la situation. J'imagine qu'il s'agissait peut-être de "Vous avez laissé tomber votre balle sans vous en apercevoir !" ou de "Qu'est-ce que vous faites avec votre balle de laine par terre ?" Seulement quelques mots, se rapprochant de l'espagnol que je connais, et plusieurs gestuels universels (indications, mimes) nous ont permis de faire connaissance, de dédramatiser le fait que la balle soit maintenant remplie de saletés, d'échanger sur ce qui nous amène à passer par la Plaza San Francisco et de continuer notre chemin avec le sentiment révélé de la simplicité.
PETITE HISTOIRE
De ces expériences in socius riches et gratifiantes, j'ai conçu et réalisé une performance clôturant mon séjour. Mon intention fut de créer une situation relationnelle inusitée où le passant soit acteur du grand lien relationnel expérimenté. Pour représenter métaphoriquement celui-ci, j'ai fabriqué un très long ruban de laine blanche d'alpaga. Enroulé sur ma tête, le ruban couvre ma bouche, mes oreilles et mes yeux. Je me suis installé pieds nus au centre de la Plaza San Francisco, là où la majorité des rencontres de ce projet ont eu lieu.
En mains, j'ai tenu un contenant dans lequel on m'avait servi un mets cuisiné dans la rue. J'y ai déposé ce que je pouvais du sol sur lequel j'ai rencontré les habitants de Quito et j'ai attendu le passant, l'invitant à venir me rencontrer par cette occasion singulière.
Ne voyant presque rien de ce qui se passe autour de moi, je confie le bout du ruban à une personne venue à ma rencontre et se tenant patiemment devant moi depuis un moment. Je commence à m'avancer et nous montons les marches ensemble pour atteindre le palier en bordure de l'édifice.
Lentement, la tension du fil que tient la personne enclenche le processus de dénouer le ruban. Il se défait graduellement et, comprenant l'interaction opérante, la personne s'éloigne de moi pour maintenir la tension et favoriser l'altération du ruban, en quelque sorte. Mais, également, de prolonger le lien qui nous unit.
Par ce phénomène, je découvre l'identité de la personne : le ruban m'aveugle de moins en moins. Il s'agit d'un des garçons cireurs de chaussures. Il poursuit l'action, même lorsque le fil se casse, en récupérant le reste du ruban. Il se met alors à tourner autour de moi jusqu'à ce que je sois dégagé du ruban. Il me suit ensuite jusqu'au bas des marches que nous descendons sans nous défaire du lien qui nous unit. Devant lui, à sa hauteur, je poursuis la performance en cassant l'oeuf que je tenais depuis le début en bouche. Je le mélange à la terre, aux plantes et aux cailloux déposés plus tôt dans le contenant, sous le regard des jeunes garçons rassemblés autour de nous. Je dépose finalement la mixture obtenue sur les dalles de pierres à nos pieds.
Avec douceur, nos regards se croisèrent une dernière fois et sans dire un mot nous nous saluons simplement. Le groupe de jeunes cireurs de chaussures riant entre eux et moi qui retrouve le groupe d'artistes témoins de la scène, parmi le public épars de la Plaza San Francisco.
Pour consulter la publication de la rencontre artistique Equador/Québec.
Sélections d'images du projet Au crochet :






















